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Chapitre 1
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Histoire non exhaustive de la place du tabac

Premières bouffées

C’est en Amérique que commence l’histoire du tabac. Si, faute de sources écrites, on ne peut en dater l’usage, les colons espagnols et portugais des premières expéditions de « Découverte des Amériques » en rapportent la consommation médicinale et sacrée par les Natifs. Ceux-ci brûlent les feuilles de tabac séchées avec de petits morceaux de charbon et en aspirent la fumée, le fument dans des calumets, le chiquent, ou en aspirent les feuilles réduites en poudre.

Ce sont ces explorateurs du Nouveau Monde qui, dès 1493 rapportent le tabac et commencent à en vanter les mérites en Europe. En 1520, on en importe les premières graines et les plantations voient le jour au Portugal. Jean Nicot (qui donnera son nom à la nicotine), ambassadeur du Roi de France à Lisbonne le préconise à la reine Catherine de Médicis pour soulager la migraine. Surnommé « Herbe à la Reine », la mode de la prise du tabac va se répandre dans toutes les Cours. En Europe comme dans le reste du monde, l’ère du tabac est lancée.

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Premières oppositions

Un extrait de l’Histoire élémentaire des drogues, des origines à nos jours. Antonio Escohotado.

De Jacques Ier roi d’Angleterre au tsar Michel Fedorovitch en passant par le sultan Mourad IV et le ou les Empereurs Ming : à travers le globe on condamne l’usage du tabac dont la fumée et l’extase qu’il provoque sont associés au Mal.

Jacques Ier condamnera l’utilisation d’une substance « dont la ….. évoque l’horreur d’un enfer insupportable, empli de ……. ……….. ………. ». Cette invasion du monde par une drogue inconnue, sous le contrôle de l’Espagne et l’Angleterre, ne pouvait laisser indifférents les autres gouvernements de l’Europe. Au milieu du XVIIe siècle, le tsar Michel Fedorovitch ordonnera que l’on torture les …… pour leur faire avouer les noms de leurs fournisseurs, et que l’on coupe ensuite le nez à tout ce beau monde. À cette même époque, le sultan Mourad IV « aimait surprendre les hommes en train de …… y compris sur le champ de bataille, et les faisait décapiter, écarteler ou amputer des pieds et des mains ». En 1640, le dernier empereur de la dynastie Ming décrétera la peine de mort pour les trafiquants et les consommateurs de ……. Deux ans plus tard, en 1962, le pape Urbain VIII excommunie tous ceux qui « s’autorisent un abus aussi répugnant dans le voisinage des diocèses et de leurs annexes », sans doute en pensant aux prêtres. Huit en plus tard, toute utilisation …… est interdite en Bavière, en Saxe et à Zürich et peu après en Transylvanie, à Berne et en Suède. Le chah de Perse décrète la peine de mort pour cet « abus », et en 1691, à Lüneberg, en Allemagne, on condamnait au pilori toute personne qui ……. ……… …………. Cette habitude était considérée comme une « effronterie » nouvelle, étrange et intolérable. Mais à la suite de l’Espagne et l’Angleterre, le Portugal (1664), l’Autriche (1670) et la France (1674) décideront d’en taxer le commerce. L’air du temps libéral du XVIIIe siècle fera mollir la sévérité des châtiments, et ceux-ci tomberont en désuétude.

Par exemple, en Russie, Pierre le Grand renoncera aux tortures et aux mutilations, et vendra au trust anglais …….. la légalisation de cette drogue pour la somme de 15 000 livres sterling. Le pape aussi reconsidérera son attitude, et Benoît XIII acceptera l’« ivresse sèche » pour « évitera aux fidèles le spectacle scandaleux de dignitaires de l’Église s’éclipsant du sanctuaire pour aller ……. en cachette » Déjà en 1620 avait paru un petit traité intitulé Le …….. panacée universelle, dont l’auteur était un certain J. Leander, qui prenait la défense du ……, parce qu’il « produit l’extase et permet de communiquer avec les dieux ».

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D’un usage banalisé … :

Après ces quelques oppositions plus superstitieuses que médicales, les Etats décident d’autoriser la consommation, mais surtout de taxer le tabac. Richelieu le mettra en place en France dès 1629, suivi par un monopole de la fabrication et de la vente en 1681 édité par Colbert. Supprimé par la révolution de 1789 et remis en vigueur par Napoléon, il faudra attendre les années 2000 pour voir le désengagement de l’Etat de production et de la distribution de cigarettes, soit 319 ans de monopole étatique sur le tabac.

L’après-guerre voit une croissance sans contrainte du marché du tabac. En France la consommation nationale passe de 62 à 102 tonnes par an entre 1950 et 1976 : un marché monopolistique plus que juteux pour les caisses de l’Etat qui en augmente la fiscalité.

Les publicitaires travaillent à plein régime à associer le tabac à la virilité pour les hommes, à l’émancipation pour les femmes, à l’affirmation de soi pour les jeunes, à la convivialité pour tous. Les fumeurs sont plus nombreux, mais surtout ils fument plus.

Pourtant, dès 1950, le Professeur Lemaire publie dans Le Monde un article au titre explicite « Le tabac est-il toxique ? ». Y sont mis en balance méfaits (irritations, troubles digestifs, nerveux et neuropsychologiques, la congestion hépatique) et bienfaits (bactéricides et diurétiques) du tabac. Au même moment, les professeurs britanniques Richard Doll et Austin Bradford Hill mettent en avant les liens directs entre consommation de tabac et cancers de la langue et des poumons.

De son côté l’Etat, est tiraillé entre un message scientifique alarmant et un potentiel sabordage de la production de la SEITA (Société d’Exploitation Industrielle des Tabacs et Allumettes), alors placée sous l’égide du ministère de l’Économie et des Finances. Solution est trouvée de lancer un Groupe d’Études de la Fumée et du Tabac composé de chercheurs agronomes et de techniciens pour diminuer la quantité de goudrons dans les mélanges de tabac et améliorer la qualité des filtres et des papiers.

En 1957, 70% des non-fumeurs et 64% des fumeurs citent les problèmes de santé comme inconvénient majeur à la consommation de cigarettes. Le message scientifique est pris au sérieux, sans pour autant se traduire par une vraie diminution de la consommation.

“Il est du devoir d’un Monopole d’État d’exposer cette question en toute franchise, [même] s’il est quelque peu délicat, pour un fabricant, d’aborder la question des effets que peuvent avoir ses produits sur la santé de ceux qui les consomment. […] Il est généralement admis qu’il existe un risque lié à l’usage du tabac, et plus spécialement des cigarettes. S’il convient de ne pas en contester l’existence, il convient aussi de ne pas l’exagérer.”
Archives Altadis, 56J75, Plan décennal 1960-1970, Les études et la recherche, 1965, p. 4. 

“Il est du devoir d’un Monopole d’État d’exposer cette question en toute franchise, [même] s’il est quelque peu délicat, pour un fabricant, d’aborder la question des effets que peuvent avoir ses produits sur la santé de ceux qui les consomment. […] Il est généralement admis qu’il existe un risque lié à l’usage du tabac, et plus spécialement des cigarettes. S’il convient de ne pas en contester l’existence, il convient aussi de ne pas l’exagérer.”
Archives Altadis, 56J75, Plan décennal 1960-1970, Les études et la recherche, 1965, p. 4. 

Aux premiers soupçons et législations anti-tabac :

« Le public doit être informé avec le maximum d’objectivité, dans un esprit de large tolérance et de respect des libertés individuelles. Il faut éviter toute action qui pourrait être inspirée par un esprit de répression à l’égard des fumeurs. Il ne s’agit, en effet, nullement de persécuter les fumeurs, mais bien de les informer et de les aider lorsqu’ils souhaitent s’arrêter de fumer. » Simone Veil, Ministre de la Santé, le 16 septembre 1975

Tabac et Santé : bulletin du Comité national contre le tabagisme, 20, 4e trim. 1975, p. 5.

Avec près de vingt ans de retard sur les études scientifiques, la France promulgue dans les années 70 les premières lois dites « anti-tabac ». La loi Veil du 9 juillet 1976 s’attaque principalement à la publicité, prévoit des interdictions de fumer dans certains lieux à usage collectif et impose l’inscription de la mention « Abus dangereux » sur les paquets, ainsi que la composition des cigarettes et leur quantité moyenne de nicotine et goudrons.

La même année, le CNCT, Comité National Contre le Tabagisme, reconnu d’utilité publique, décrit le tabac comme « une drogue contre laquelle il faut lutter ». L’idée selon laquelle, même consommé modérément, le tabac reste dangereux, se répand peu à peu. Pour blanchir son image, la SEITA va réduire les taux de goudrons dans les cigarettes françaises : ceux-ci passent de 30mg en 1960 à 25 en 1970, pour environ 11mg en 1991. C’est la naissance des cigarettes dites « légères » en opposition au tabac « français » brun et fort. Réputées moins dangereuses elles sont plébiscitées par des publicités tournées vers les femmes qu’elles séduisent tout particulièrement. Ainsi, si la part de fumeurs dans la population passe de 72% en 1967 à 46% en 1991, la part des fumeuses, elle, passe de 32 à 35% sur cette même période.

Vers une véritable guerre au tabac ?

En 1987, un rapport du Professeur Albert Hirsch, alors chef du service de pneumologie à l’Hôpital Saint-Louis à Paris, à la ministre de la Santé Michèle Barzach, fait état de 53 000 morts annuelles imputables à la consommation de tabac, soit 10% des décès en France. Il évoque un « désastre sanitaire et social » lié au tabac dont il place l’usage « en tête de toutes les causes connues du cancer ». Mettant en avant les premières connaissances liées au tabagisme passif, Hirsch urge à une action de l’État.

Pour la première fois, on associe la consommation de tabac à une toxicomanie :

« L’usage du tabac évoque une dépendance toxicomaniaque. En effet le fumeur obéit à une pulsion irrésistible qui le force à persévérer dans son comportement même s’il le juge néfaste. Il s’agit donc d’une dépendance, au sens défini par l’OMS en 1975, au même titre que l’on peut être dépendant des opiacés et de l’alcool. »

Albert Hirsch, La Lutte contre le tabagisme, propositions au ministre délégué à la santé, septembre 1987.

Sans surprise, ces conclusions et recommandations seront largement remises en cause par les fabricants de cigarettes, y compris par le PDG de la SEITA :

« Le tabac est indiscutablement un facteur de risque pour la santé, mais il ne faut pas établir un lien de causalité systématique entre sa consommation et les effets pathologiques dont on parle. »

Le Monde, 30 septembre 1987.

Pourtant, c’est la vision d’Hirsch qui remporte cette bataille et fait basculer le paradigme : si les maîtres mots de la loi Veil étaient « tolérance et prévention », la loi Evin de 1991 relance la lutte contre le tabagisme : « Ne pas fumer est la norme, fumer ne peut être que dérogatoire à cette norme et délimité dans des conditions précises. »

Ces conditions sont fixées dans le décret d’application de mai 1992 : les lieux affectés à un usage collectif deviennent non-fumeurs, sauf dans les emplacements spécifiquement aménagés. L’encadrement de la publicité se durci et dans les messages de prévention, la mortalité prend le pas sur la dangerosité. En 2009, le message sur les paquets de cigarettes devient « Fumer tue », les photos sont de plus en plus morbides.

La consommation de tabac en prend coup : les Français qui en consommaient 98 tonnes en 1991 en consomment 55 tonnes en 2008.

Fumer est perçu comme une consommation dangereuse, une toxicomanie légale associée aux notions péjoratives de gêne, de risque, d’accoutumance, de mort. De même, le tabagisme passif passe de la nuisance (la fumée de tabac qui dérange) à la toxicité (la fumée menace la santé de celui qui la respire)¹.

Question de mode, question de norme

« Fumer n’est plus la norme, il faut donc empêcher les Français de s’adonner à ce qui apparaît comme une consommation dangereuse, une toxicomanie légale. Les années 1990 ont consacré l’extension de la notion de drogue au tabac ; aujourd’hui, les spécialistes du droit de la drogue le classent avec l’alcool dans la famille des drogues licites récréatives. »(²)

En 70 ans, le tabac a glissé du côté du malsain : la science et la loi ont envahi le marché à grand coups de rapports, de campagnes d’information, de polémiques qui ont achevé d’entériner la dangerosité du produit. D’une consommation anodine, synonyme de virilité, d’émancipation, d’affirmation de soi et de convivialité, le tabac endosse désormais des charges émotionnelle (c’est la santé du corps qui est en jeu), et politique (c’est la santé publique qui est en jeu) fortes.

Question de mode, question de norme

« Fumer n’est plus la norme, il faut donc empêcher les Français de s’adonner à ce qui apparaît comme une consommation dangereuse, une toxicomanie légale. Les années 1990 ont consacré l’extension de la notion de drogue au tabac ; aujourd’hui, les spécialistes du droit de la drogue le classent avec l’alcool dans la famille des drogues licites récréatives. »

En 70 ans, le tabac a glissé du côté du malsain : la science et la loi ont envahi le marché à grand coups de rapports, de campagnes d’information, de polémiques qui ont achevé d’entériner la dangerosité du produit. D’une consommation anodine, synonyme de virilité, d’émancipation, d’affirmation de soi et de convivialité, le tabac endosse désormais des charges émotionnelle (c’est la santé du corps qui est en jeu), et politique (c’est la santé publique qui est en jeu) fortes.

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¹(Myriam Mascarello, « L’exemple de la lutte contre le tabagisme en France : le cas de la loi Evin », in Émile Malet (dir.), Santé publique et libertés individuelles, Paris, Passages, 1993, p. 179.)

² Godeau, Éric. « Comment le tabac est-il devenu une drogue ? La société française et le tabac de 1950 à nos jours », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, vol. 102, no. 2, 2009, pp. 105-115.

² Yann Bisiou et Francis Caballero, Droit de la drogue, Paris, Dalloz, 2000 ; Rapport de la Commission de réflexion sur la drogue et la toxicomanie, Paris, La Documentation française, 1995.

Ressources sitographiques

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