Petite histoire des dépendances, une lecture subjective… – 2PAO

Petite histoire des dépendances, une lecture subjective…

Petite histoire des dépendances, une lecture subjective…

Pour continuer à soutenir l’idée que la toxicomanie, puis l’addiction, sont avant tout des faits sociaux je prendrais appui sur quelques repérages historiques. J’en ferai une lecture subjective, orientée par ma fonction de psychologue clinicien au sein du CSAPA Clémence Isaure à Toulouse, dans le cadre d’un travail soutenu par la psychanalyse. Nous pouvons affirmer sans trop nous égarer que ces comportements ne peuvent pas être considérés directement comme des symptômes, c’est-à-dire comme quelque chose qui intéresserait intimement le sujet, qui en serait une forme d’insigne ; mais aussi qu’ils n’atteignent en rien à la structuration langagière de l’être humain, même s’ils y amènent pas mal de confusion.

Ces comportements de consommation sont aujourd’hui encore régis par la loi du 31 décembre 1970. Cette loi a été adoptée devant une assemblée déserte, dans la précipitation d’événements considérés préoccupants pour la jeunesse de notre pays. En effet quelques jours précédemment, des overdoses d’héroïne avaient été constatées dans les toilettes d’un casino du sud de la France.

Le Rapport Henrion (Observatoire Français des Drogues et de Toxicomanie ; 1995) note que “votée dans une période très marquée par les mouvements étudiants dont certaines drogues avaient été l’emblème, surtout aux États-Unis, la loi du 31 décembre 1970 était, dans l’esprit du législateur, une pièce maîtresse dans l’effort d’endiguement qu’appelait une vague de contestation portée par ce que certains ont appelé “la dissolution” des mœurs”.

Cette loi du 31 décembre 1970 présente trois caractéristiques :

  • Elle ne comporte pas de disposition spécifique en matière de prévention. De ce flou, naîtra une politique de prévention hétérogène, éclatée et sans cohérence ;
  • Elle prévoit la gratuité et l’anonymat des soins dans le cadre d’une prise en charge sanitaire et sociale conventionnée par l’État.
  • Elle réprime toutes les infractions à la législation des stupéfiants, de la simple consommation à la production, sans distinction entre les produits.

Par l’article L. 628 du Code de la Santé publique définissant l’usage illicite de stupéfiants comme un délit réprimé d’un an d’emprisonnement et/ou d’une amende de 50 à 250 000 francs, la loi du 31 décembre 1970 apparaît fondamentalement comme une loi pénale.

Pourtant, par l’article 355 qui dispose que “toute personne usant de produits classés comme stupéfiants est placée sous la surveillance de l’autorité sanitaire”, le législateur pose une déclaration de principe sur la médicalisation de l’usage de stupéfiants.

Le terme d’injonction thérapeutique n’apparaît pas dans le texte de la loi, il sera utilisé dans une circulaire du 17 septembre 1984.

En cas de délit d’usage de stupéfiants, l’article 628.1 du Code de la Santé publique donne la possibilité au procureur de la République d’enjoindre l’usager de drogue à suivre un traitement médical, et en cas de respect du traitement de pouvoir déclarer l’action publique éteinte. Mesure contraignante et non préventive, il s’agit d’une alternative sanitaire aux poursuites pénales sous les formes d’une procédure mixte judiciaire et sanitaire.

Dans une conférence, en 1966, Lacan fera par anticipation un commentaire à ce texte de loi. (« La place de la psychanalyse dans la médecine »; Conférence et débat du Collège de médecine à La Salpêtrière : Cahiers du collège de Médecine 1966, pp. 761 à 774). C’est un texte difficile, dans lequel il aborde la question de la toxicomanie, en posant d’abord les enjeux de ce qui oriente la relation médecin-malade.

« Quand le malade est envoyé au médecin ou quand il l’aborde, ne dites pas qu’il en attend purement et simplement la guérison. Il met le médecin à l’épreuve de le sortir de sa condition de malade ce qui est tout à fait différent, car ceci peut impliquer qu’il est tout à fait attaché à l’idée de la conserver. Il vient parfois nous demander de l’authentifier comme malade, dans bien d’autres cas il vient, de la façon la plus manifeste, vous demander de le préserver dans sa maladie, de le traiter de la façon qui lui convient, celle qui lui permettra de continuer d’être un malade bien installé dans sa maladie ».

C’est au point du rapport des progrès de la science sur la relation de la médecine avec le corps qu’il pose un constat quant à la toxicomanie.

« Un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même.

[…] Car là aussi la science est en train de déverser certains effets qui ne sont pas sans comporter quelques enjeux. Matérialisons les sous la forme des divers produits qui vont des tranquillisants jusqu’aux hallucinogènes. Cela complique singulièrement le problème de ce qu’on a jusque-là qualifié d’une manière purement policière de toxicomanie. Pour peu qu’un jour nous soyons en possession d’un produit qui nous permette de recueillir des informations sur le monde extérieur, je vois mal comment une contention policière pourrait s’exercer.

Mais quelle sera la position du médecin pour définir ces effets à propos desquels jusqu’ici il a montré une audace nourrie surtout de prétextes, car du point de vue de la jouissance, qu’est-ce qu’un usage ordonné de ce qu’on appelle plus ou moins proprement des toxiques, peut avoir de répréhensible, sauf si le médecin entre franchement dans ce qui est la deuxième dimension caractéristique de sa présence au monde, à savoir la dimension éthique. Ces remarques qui peuvent sembler banales ont tout de même l’intérêt de démontrer que la dimension éthique est celle qui s’étend dans la direction de la jouissance ».

Dans cet extrait, Lacan nous donne non seulement une orientation en termes collectifs et sociaux, à savoir qu’il n’y a pas d’objection morale à faire à l’usage de produit, mais surtout une indication précieuse quant au travail clinique. Cette orientation ne peut que se soutenir de la dimension de l’éthique, à savoir de ce qu’il en est du désir du sujet. La dimension de l’éthique concernant le sujet dans son existence propre.

Pendant la Première guerre mondiale, le 12 juillet 1916 une loi avait déjà été adoptée pour régler l’importation, le commerce, la détention et l’usage des substances qualifiées de vénéneuses notamment celles qui posaient des problèmes sanitaires : l’opium, la morphine et la cocaïne.

Contrairement à l’idée reçue, « les problèmes de la drogue » ne datent pas du lendemain de Mai 68. Dès les années 1870 et plus encore à la Belle Époque, le péril toxique est dénoncé. Bien avant le junky, les figures de la « morphinée », du fumeur d’opium ou du noctambule cocaïnomane hantent l’imaginaire collectif. La question est perçue comme suffisamment grave pour qu’en plein conflit mondial le Parlement légifère.

Au départ seul l’opium fumé est visé. Importé d’Orient par les fonctionnaires coloniaux et les officiers de Marine, adopté par le monde des arts et des lettres, « le vice » gagne la capitale qui, selon certains parlementaires, aurait, dans les années 1910, compté jusqu’à 1200 fumeries. Plus encore que la morphine des décennies précédentes, le chandoo, nom donné à l’opium préparé pour être fumé est perçu comme un danger sanitaire mais aussi patriotique.

  • « Art. 1er – Les contraventions aux règlements d’administration publique sur la vente, l’achat et l’emploi des substances vénéneuses sont punies d’une amende de cent à trois mille francs et d’un emprisonnement de six jours à deux mois ou de l’une de ces deux peines seulement.
  • « Art. 2 – Seront punis d’un emprisonnement de trois mois à deux ans et d’une amende de mille à dix mille francs ou de l’une de ces deux peines seulement, ceux qui auront contrevenu aux dispositions de ce règlement concernant les stupéfiants tels que : opium brut et officinal ; extraits d’opium ; morphine et autres alcaloïdes de l’opium (à l’exception de la codéine), de leurs sels et de leurs dérivés ; cocaïne, ses sels et ses dérivés ; haschich et ses préparations.

« Seront punis des mêmes peines ceux qui auront usé en société desdites substances ou en auront facilité à autrui l’usage à titre onéreux ou à titre gratuit, soit en procurant dans ce but un local, soit par tout autre moyen ».

Antonin Artaud en fera un commentaire devenu célèbre dans sa lettre à M. le législateur de la loi sur les stupéfiants de 1925. En voici quelques extraits :

Lettre à M. le législateur de la loi sur les stupéfiants – Antonin Artaud – (1925)

Monsieur le législateur,
Monsieur le législateur de la loi de 1916, agrémentée du décret de juillet 1917 sur les stupéfiants, tu es un con.
Ta loi ne sert qu’à embêter la pharmacie mondiale sans profit pour l’étiage toxicomaniaque de la nation parce que :

  1. Le nombre des toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien est infime;
  2.  Les vrais toxicomanes ne s’approvisionnent pas chez le pharmacien;
  3. Les toxicomanes qui s’approvisionnent chez le pharmacien sont tous des malades;
  4.  Le nombre des toxicomanes malades est infime par rapport à celui des toxicomanes voluptueux;
  5.  Les restrictions pharmaceutiques de la drogue ne gêneront jamais les toxicomanes voluptueux et organisés;
  6.  Il y aura toujours des fraudeurs;
  7.  Il y aura toujours des toxicomanes par vice de forme, par passion;
  8.  Les toxicomanes malades ont sur la société un droit imprescriptible, qui est celui qu’on leur foute la paix.
    C’est avant tout une question de conscience.
    La loi sur les stupéfiants met entre les mains de l’inspecteur-usurpateur de la santé publique le droit de disposer de la douleur des hommes: c’est une prétention singulière de la médecine moderne que de vouloir dicter ses devoirs à la conscience de chacun.

Messieurs les dictateurs de l’école pharmaceutique de France, vous êtes des cuistres rognés: il y a une chose que vous devriez mieux mesurer; c’est que l’opium est cette imprescriptible et impérieuse substance qui permet de rentrer dans la vie de leur âme à ceux qui ont eu le malheur de l’avoir perdue.
Il y a un mal contre lequel l’opium est souverain et ce mal s’appelle l’Angoisse, dans sa forme mentale, médicale, physiologique, logique ou pharmaceutique, comme vous voudrez.

  • L’Angoisse qui fait les fous.
  • L’Angoisse qui fait les suicidés.
  • L’Angoisse qui fait les damnés.
  • L’Angoisse que la médecine ne connaît pas.
  • L’Angoisse que votre docteur n’entend pas.
  • L’Angoisse qui lèse la vie.
  • L’Angoisse qui pince la corde ombilicale de la vie.


Toute la science hasardeuse des hommes n’est pas supérieure à la connaissance immédiate que je puis avoir de mon être. Je suis seul juge de ce qui est en moi.


Antonin Artaud [in L’ombilic des Limbes (1925). NRF, Poésie/Gallimard, 1993]

Alain Delrieux, dans un livre intitulé “L’inconsistance de la toxicomanie” établit l’origine de cette notion et reconstruit l’histoire de la toxicophilie en France au travers d’une lecture approfondie de plus de 400 textes. “Nous n’avons trouvé qu’en 1885 le premier usage de toxicomanie, terme qui ne réapparaîtra qu’en 1894. Mais la notion existait déjà avant le vocable, c’est pourquoi nous nous croyons autorisé à dégager dès l’année 1871 la conception que les médecins s’en faisaient même si le terme n’apparaît dans le titre d’un texte qu’en 1909… la prégnance de la notion de dégénérescence et bientôt l’écran théorique provoqué par le constat de la polyintoxication se conjuguèrent pour empêcher de questionner à nouveau les pratiques narcophiliques, en tenant compte du vécu subjectif et des mises en scène requises par les individus. Considéré comme un dégénéré, donc comme quelqu’un d’atteints dans ses facultés supérieures, notamment morale, le toxicomane, en ces années 1871-1898 tombe sous le coup de ces sortes de jugement : c’est un vicieux ou un pervers »

À cette époque, on voit que le discours scientifique fait l’effort de réduire ce qui pouvait apparaître comme une diversification à savoir l’inhalation d’éther, la fumerie d’opium ou la piqûre intramusculaire de morphine, la consommation de cocaïne sous un seul et même terme, celui de toxicomanie.

Quelque cent ans plus tard, resurgit cette même volonté avec le concept des addictions. Dans un rapport établi sur proposition de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie, le professeur Parquet tente d’expliquer l’intérêt du vocable des conduites addictives :

« La distinction nouvelle entre usage, abus et dépendance permet de regrouper les comportements de consommation de l’ensemble des substances psychoactives sous une même rubrique ».

Là où le médecin de la fin du 19ème siècle englobe sous un même vocable consommateur d’éther, d’opium, de morphine et de cocaïne, celui de la fin du 20ème siècle élargit encore la catégorie à l’alcool, au tabac, aux médicaments psychotropes, aux drogues illicites. C’est un concept à ce point élastique que l’on va jusqu’à trouver des addictions au jeu, au sexe, au travail, à Internet, etc. La liste des objets de dépendance devient illimitée. Continuons avec le professeur Parquet : “La réalité neuro-bio-pharmacologique sous-tendant un comportement spécifique de dépendance a progressivement conduit à individualiser le comportement de dépendance quelle qu’ait été la substance qui a initialisé ce comportement et a ainsi ouvert le champ à la notion des conduites addictives. L’addiction est, selon Goodman, le processus par lequel un comportement, pouvant permettre à la fois une production de plaisir et d’écarter ou d’atténuer une sensation de malaise interne, est employé de façon caractérisée par l’impossibilité répétée de contrôler ce comportement et sa poursuite en dépit de ses conséquences négatives.

Le terme addiction est d’étymologie latine, ad-dicere « dire à ». Dans la civilisation romaine, les esclaves n’avaient pas de nom propre et étaient dits à leur Pater familias. Le terme d’addiction exprime une absence d’indépendance et de liberté, donc bien un esclavage.

Selon l’étymologie addictus, en bas latin, signifie « adonné à » ; ce terme était utilisé en droit romain pour désigner la situation du débiteur qui, incapable de payer ses dettes, se trouvait « adonné » à son créancier. Ce dernier avait alors le droit de disposer entièrement de sa personne comme d’un esclave. Il s’agit, en quelque sorte, d’une contrainte par corps.

Être addicté était au Moyen Âge une obligation d’un débiteur qui ne pouvait rembourser sa dette autrement qu’à payer son créancier par son travail à la suite d’une ordonnance d’un tribunal.

Par la suite, dans la langue anglaise, dès le XIVe siècle, “addiction” a pu désigner la relation contractuelle de soumission d’un apprenti à son maître, puis se rapprocher peu à peu du sens moderne, en désignant des passions nourries et moralement répréhensibles. Toujours en langue anglaise, le mot addiction est totalement intégré dans le langage populaire pour désigner toutes les passions dévorantes et les dépendances.

 

Je ferais ici trois remarques :

  1. L’addiction remet au centre des préoccupations l’objet drogue, avec la notion de comportement, tout en essayant de le noyer dans une indifférenciation généralisée.
  2. La souffrance ou la plainte du toxicomane sont entendues par le discours scientifique comme devant faire l’objet d’une réponse. Or cette souffrance étant d’ordre neuro-bio-pharmacologique, la réponse sera, elle aussi d’ordre neuro-bio-pharmacologique.
  3. En mettant l’accent sur l’aspect d’impossibilité de contrôler ce comportement, le concept d’addiction prend le contre-pied d’une position qui ferait appel à la responsabilité du toxicomane et qui a été illustrée par la formule d’Hugo Freda : “C’est le toxicomane qui fait la drogue”.

 

A ce bégaiement de l’histoire sur le versant des concepts correspondent d’autres répétitions tant sur le versant des produits que de certaines modalités de prise en charge.

L’année 1898 est celle de la mise sur le marché d’un produit de substitution à la morphine par le laboratoire Bayer.

“La diacétylmorphine s’avère cinq fois plus active que la morphine, et en raison de ses propriétés énergisantes, elle fut commercialisée sous le nom d’héroïne. Grâce à cette substance et à l’aspirine, qui était vendue sous un même emballage la petite fabrique de colorant Bayer devient un géant mondial de la chimie. Passant sous silence le fait que l’héroïne produisait une dépendance, le prospectus de Bayer assenait des vérités irréfutables sur son produit :

  • A l’inverse de la morphine cette substance produit une augmentation de l’activité.
  • Elle supprime tout sentiment de peur.
  • Même à des doses infimes, elle fait disparaître tout type de toux, y compris chez les tuberculeux.
  • Les morphinomanes traités avec cette substance perdent immédiatement tout intérêt pour la morphine.” (Antonio Escohotado : « Histoire élémentaire des drogues »)

Dès les années 1880 ont ouvert en France des instituts de morphine. Dans cette fin de 19ème siècle la morphine devient le médicament miraculeux, universel, qui traite le diabète comme l’anémie, l’angine de poitrine et la nymphomanie. Elle s’avère pour le corps médical de l’époque fort utile pour traiter les femmes considérées comme des êtres faibles et fragiles. “Leur corps fragile, fécond et souffreteux, en fait les victimes de vapeurs, du névrotisme, de l’hystérie“. Rapidement l’injection de morphine devient une pratique répandue auprès des femmes du grand monde qui sont les premières à en abuser. Je prendrais ici un passage d’un article d’Anne Coppel intitulé ” Changement de rôle ou pathologie des rôles sociaux ? L’exemple des femmes” :

Les dames se piquent délicatement, aux bras, aux poignets. La passion leur troue la peau, bientôt, elles s’injectent la morphine aux emplacements encore disponibles, les moins douloureux. Le corps comme une pelote, boursouflé, tacheté d’auréoles enflammées, devient pitoyable “. Des instituts de morphine s’ouvrent, sorte de shooting galery où les femmes qui ne parviennent plus à s’injecter elles-mêmes font appel à des “morphineuses” qui injectent le produit selon les règles de l’art. Le Docteur Guimbail relate l’étrange aventure d’un ami accompagnant la morphinée à son institut. Le fiacre s’arrête dans un quartier désert ; à pied dans une rue sombre, ils gagnent une maison isolée “sans apparences”. Sur des divans, des femmes assises ou accroupies dans un état pitoyable, orbites creuses, yeux perdus, teints cadavériques ; les unes enfermées dans leur mutisme, les autres agitées de convulsions involontaires ou de gestes convulsifs ; d’autres encore prises de tremblements. L’impression est repoussante. “Tout d’un coup, une porte s’ouvre, une gerbe de lumière resplendissante se répandit dans la pièce voisine de la triste salle de réception et une femme admirablement belle vint la traverser d’un pas leste et élastique. Ses lèvres étaient empourprées, ses yeux vifs et radieux. Bientôt, disait tout bas ma compagne, une autre de ces cargaisons lamentables en sortira aussi belle que celle que vous venez de voir“.

C’est ainsi que la morphinomanie clandestine se développe à l’ombre de la Civilisation et du Progrès conclut Guimbail. Ses effets pernicieux paralysent l’esprit et détruisent le corps. Les Pouvoirs Publics sont avertis. Puissent-ils se trouver suffisamment armés pour endiguer le fléau.”

 

Pendant cette aventure des instituts de morphine, un médecin viennois, réalise un de ses rêves, aller à Paris. C’est ainsi qu’il fit à la Salpetrière une rencontre déterminante, celle de Charcot qui travaillait lui aussi auprès des hystériques. Vous aurez reconnu dans ce médecin, l’inventeur de la psychanalyse. En 1895 Freud publie avec son ami Breuer les “Études sur l’hystérie”, livre qui fera date, puisque c’est dans une étude de malade, celle d’Anna O, qu’apparaît pour la première fois le terme de talking cure. On peut noter la différence de traitement et d’approche des questions que pouvait poser l’hystérie avec d’un côté le recours à l’injection de morphine et de l’autre la place laissée à l’écoute de la parole des patientes.

En 1996, nous arrivons à la mise sur le marché du Subutex® comme produit de substitution aux opiacés. Le dictionnaire Vidal de 1998 présente les choses de la façon suivante :

Posologie et mode d’administration :

Subutex® pourra être prescrit par tous médecins dans le cadre d’une thérapeutique globale de prise en charge du patient présentant une pharmacodépendance aux opiacés après un examen médical du patient… Il est recommandé au médecin qui s’engage à suivre un toxicomane, dans le cadre d’un traitement de substitution au long cours de s’entourer de l’avis de confrères exerçant en centre spécialisé de soins aux toxicomanes ou de médecins de ville expérimentés. Ce suivi sera facilité par une pratique en réseau comprenant les Centres de Soins Spécialisés aux Toxicomanes, les médecins généralistes, les pharmaciens d’officine et un centre hospitalier.”

Dès le début des études sur l’efficacité de ce produit de substitution, on peut dire que l’optimisme était de rigueur. La pratique de cette prescription de produits de substitution nous a démontré que la réalité sera plus diversifiée. Non seulement les toxicomanes, pour une part d’entre eux ont continué leur métier, c’est-à-dire qu’ils ont détourné les conseils de consommation donnés par les médecins en injectant ou en sniffant ces produits mais aussi nous avons vu rapidement entrer dans les programmes de substitution des personnes déjà dépendantes du Subutex®. La vente de rue en ayant fait un produit d’entrée dans la dépendance.

Curieusement et sûrement parce que l’histoire ne serait qu’un éternel recommencement, on assiste en France à un tournant de la politique sanitaire et sociale qui met de plus en plus l’accent sur la question de la santé publique liée aux prises de produits. Une nouvelle orientation voit le jour dans les années 90, la politique de réduction des risques. Il s’agit au-delà de la question du soin, de considérer la toxicomanie comme un moment dans la vie d’une personne et de diminuer le plus possible les risques pris durant cette période. Dans cette même perspective se mettent en place, dans des pays voisins (Suisse, Hollande, Angleterre) des programmes de prescriptions d’héroïne.

Nous pouvons sûrement nous mettre d’accord sur cette conception du soin comme tentative de mieux être pour une personne. À savoir, une amélioration de son état somatique et au-delà du somatique une amélioration qui permettrait de dire qu’il va mieux, voire qu’il va bien. Ces améliorations englobent des aspects médicaux, sociaux et psychologiques. Il paraît évident, au regard de tout le monde, qu’un progrès significatif peut être constaté, que la consommation débordante de produits a diminué, que la situation sociale est stabilisée et qu’un travail psychothérapeutique est éventuellement engagé. Précisons maintenant ce qu’il en est de cette notion de soin.

Je prendrai pour cela quelques définitions du Larousse :

Soin :

  • Soin que l’on a de bien faire quelque chose.
  • Avoir soin, prendre soin de quelqu’un, de quelque chose, veiller à leur bien-être, à leur bon état.
  • Actions par lesquelles on veille au bien-être de quelqu’un, au bon état de quelque chose.
  • Être aux petits soins pour quelqu’un, l’entourer d’attentions délicates, veiller à ce que rien ne manque.
  • Ensemble des moyens hygiéniques, diététiques et thérapeutiques mis en service pour conserver ou rétablir la santé.

Le projet est alors de mettre à la disposition de la personne l’ensemble des moyens nécessaires pour son bien-être ou pour y arriver. L’échec, les difficultés rencontrées dans les prises en charge sont alors ramenés à la conséquence de l’inadéquation ou de l’insuffisance des moyens mis en œuvre.
D’où l’idée qui fait son chemin et qui impacte de plus en plus notre activité de s’adapter toujours plus aux besoins des toxicomanes.

Une pratique concernée ou orientée par la psychanalyse permet me semble-t-il de prendre la question par un autre bout.
Il s’agit de traiter non pas de l’ensemble, de l’universel, mais du singulier, c’est-à-dire de prendre le sujet comme ce qui fait objection au collectif.
Il faut permettre à chacune des personnes que nous rencontrons de pouvoir s’expliquer, cette explication ne pouvant être prise que dans le cadre d’une relation transférentielle.
Il ne s’agit pas de proposer le kit qui garantirait l’accès à ce bien-être dont le soin semble prendre la responsabilité mais de veiller à ce que, au “un par un” des prises en charge puisse émerger ce qui restait jusque-là ignoré. Il faut s’intéresser, au cas-par-cas, aux modalités singulières des réponses du sujet au-delà des registres de la morale ou de la santé publique. Même s’il se contente d’un seul objet, en opposition sur ce point avec la société de consommation qui elle propose des objets en série (encore que la multiplicité des produits soit une tendance actuellement de plus en plus marquée) le toxicomane, l’addict est l’exemple même de la prise dans le discours économique de la consommation, produisant l’objet qui permet de clore le discours.

L’aspect fondamental de cette organisation est qu’elle tourne rond, sûrement jusqu’à l’usure, mais l’usure est-elle à l’échelle humaine ?
Ou jusqu’à ce que quelque chose puisse venir gripper cet agencement. Le recours à l’addiction en tant que discours, c’est-à-dire en tant que fait social exclu la parole d’un sujet addict, pour le rabattre en tant que sujet à la catégorie d’exclu, d’où cette assimilation entre addiction et précarité.

Même si ces personnes se trouvent dans des situations précaires, l’addiction n’est pas pour autant le signe de la précarité. La question de la toxicomanie pour un sujet peut permettre d’ouvrir un espace de parole, cet espace de construction d’un symptôme.
C’est-à-dire d’un non-sens, d’une énigme, d’une question sans réponse qu’il peut adresser à un autre. Il faut se donner les conditions de dé-complétude qui pourraient désaliéner le sujet de ce dans quoi il se perd, sa seule liberté se trouvant être son symptôme ; désintoxiquer la drogue pour intoxiquer le sujet des mots qui le construisent. Créer ces conditions c’est aussi leur donner la possibilité d’un choix, non dupe des enjeux cliniques qu’il prend à son compte, ou dont il se détourne dans une tentative radicale d’ignorance.
Créer du vide là où il y a du plein, créer du trou, du chaos, là où l’addict lui-même et le discours dans lequel il se complaît veulent ignorer le malaise structurel du sujet et de la civilisation. Il ne s’agit pas pour moi de mettre à tout prix, ou à n’importe quel prix, du psychanalyste dans la prise en charge ou le traitement; mais de prendre au sérieux le malentendu d’un « ça va mieux », qui suppose que quelque chose du sujet est apaisé, pour en faire le ressort d’une parole singulière qui ne se clôturerait pas d’un « ça va bien ».

La satisfaction que l’on peut tirer des améliorations que l’on repère objectivement ne peut nous laisser nous endormir par ce à quoi chacun voudrait nous faire croire. Opposer à ce qui se dessine d’une promesse de bonheur en acte, la certitude que le sujet ne s’y laissera pas réduire sans quelques résistances. Dans cette optique, j’opterai pour des articulations de pratiques qui laissent place à ce malentendu, à savoir une incohérence de fond qui peut tendre à la surprise pour chacun.

 

Serge Laye Février 2021