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L’Espoir donne le Sens

Elizabeth Rossé – texte issu d’une intervention lors du Colloque de Psychiatrie Française à Nantes en 2018 dans le symposium à propos des joueurs de jeux de hasard et d’argent.

Jeux de Hasard et d'Argent : “quand l’espoir donne le sens.” Une illustration clinique des fonctions des jeux de hasard et d’argent ?

Résumé

En s’appuyant sur l’Histoire, Marc Valleur dans un texte intitulé Jeu recherche de sens et addiction, énonce les différentes fonctions du jeu décrites selon les époques, le contexte, la société et souligne l’importance de la fonction “mantique” du jeu, c’est-à-dire, sa fonction prospective.
Ainsi jouer et rejouer est sans doute une manière de donner du sens à sa vie, pour une durée très courte généralement et sans conséquence pour la majorité des personnes qui s’y adonne. Mais pour une minorité dans le besoin de donner du sens à leur vie, leur rapport au jeu prend cette forme monstrueuse, tout à la fois compulsive et dévoratrice, absorbant l’entièreté de l’existence de celui qui rejoue. Accompagner des joueurs de jeux de hasard et d’argent problématiques et pathologiques nécessite bien sûr un travail autour des habitudes et comportements, des représentations et des cognitions erronées mais il ne peut faire l’économie d’une approche de sens.

Quelles sont les fonctions des jeux de hasard et d’argent?

Cette question ne concerne pas les opérateurs et principaux bénéficiaires pour lesquels il s’agit “véritablement” de gagner de l’argent, mais pour les joueurs qu’ils soient dans une pratique de loisirs ou aux prises avec une conduite addictive. A quoi sert de jouer, qui puis est, à des jeux de hasard et d’argent, pratique qui, statistiquement, conduit quasi systématiquement à une perte financière si ce n’est de temps?
Cette question, fondamentale pour la prise en charge des joueurs pathologiques, n’en reste pas moins pertinente pour tout à chacun : qu’est ce qui nous amène à miser sur une grille de loto, à parier sur un résultat sportif…?

Cette présentation s’appuie sur un texte du docteur Marc Valleur “ Jeu recherche de sens et addiction” paru en 2009 dans lequel il énonce les différentes fonctions du jeu décrites selon les époques, le contexte, la société. Elles seront illustrées par une situation clinique : celle de Madame J., une joueuse pour laquelle la quête de sens est centrale et qui récemment a résumé en une formule “l’espoir donne le sens”, sa frénésie de carte à gratter qui l’a menée à mettre en péril son foyer. Son expression peut être complétée par l’explication suivante : les machines à fabriquer du hasard en produisant de l’espoir, aussi mince soit-il ils deviennent de puissants refuges, quand la réalité n’en porte plus “suffisamment”. Ce n’est pas véritablement l’espoir d’une vie meilleure, vaguement rêvé par Madame J., car elle ne s’imagine pas ce que cela pourrait être une autre vie que la sienne, mais l’espoir qui est le moteur du jeu.

1. Le jeu constitue en premier lieu une source de plaisir, de délassement et de divertissement.

Chez les anciens, le jeu est une activité comparable au sommeil : un temps de répit qui permet de se livrer par ailleurs à des activités réelles et sérieuses.

S’adonner aux jeux permet donc en premier lieu de s’offrir une pause avec le reste de son existence tant sur le plan des relations à l’entourage que dans le rapport au travail.

Madame J. 48 ans se définit d’abord par son métier ; elle est éducatrice à la Protection Judiciaire de la Jeunesse et son travail est, selon son expression, sa colonne vertébrale. Elle a choisi cette profession car elle croit en la rencontre, une croyance qu’elle tient de son père, décédé trop tôt quand elle avait 11 ans. Les vacances sont sources d’angoisses ; elle ne sait pas quoi y faire et sa pratique intensive de jeux a encore actuellement pour conséquence de les limiter. Ces dernières années, elle parvient à partir en congé avec une amie mère de deux enfants autistes. Se sentir utile est une nécessité impérieuse ; sa rencontre amoureuse est exemplaire. Celle-ci survient lorsqu’elle a une trentaine d’années. Madame J. sort d’une relation affective avec douleur ; elle a perdu beaucoup de poids et rencontre son futur mari chez des amis communs. Sa candeur la séduit, ils engagent une vie commune et rapidement elle endosse toutes les fonctions de portage au sein de leur couple : administratif, conduite automobile, réunions parents d’élèves, organisation de l’existence,du quotidien et de l’exceptionnel, courses, soutien psychologique et financier de son mari dont le rapport à l’activité professionnelle est caractérisé par l’instabilité. Madame J. a toujours eu à soutenir quelqu’un, autrefois c’était sa mère. Celle-ci est tombée enceinte alors qu’elle avait 17 ans. Elle n’a souhaité devenir mère que pour retenir le père, un homme 10 ans plus âgé. Absent durant la petite enfance de madame J., il est incarcéré suite à des vols. il met à profit son séjour en détention pour reprendre des études et devient ingénieur. Comme père il exigera de sa fille une partie d’échecs par jour et la lecture de Guerre et Paix sur la plage l’été. Avant de décéder, il confie la mère à la fille… La mère de Madame J. après une période d’abattement, rencontre un nouvel homme. Elle fait mener une vie extrêmement rigide aux membres de sa famille. Sèche et indifférente à ce qui se passe pour sa fille, elle se pose plutôt en rivale et se montre cassante et exigeante et ce jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’à récemment Madame J. affrontait cette mère qui n’en est pas une, pour principalement soutenir le lien entre ses filles et leur grand-mère.

2. C’est à l’âge classique que s’opère un tournant sur cette question des fonctions du Le philosophe Blaise Pascal en est le pivot ;

s’il reste un divertissement, le jeu devient l’exemple même des leurres que se procurent les hommes pour éluder les questions essentielles ; le jeu remplit déjà le rôle de paradigme de la” vie mondaine”.

Madame J. joue depuis longtemps aux cartes à gratter, depuis qu’elle gagne de l’argent. Au départ c’était une activité ponctuelle qu’elle effectuait avec ses collègues. Sa pratique, déjà régulière précédemment, évolue en s’intensifiant à partir de la naissance de sa seconde fille, née grande prématurée. Elle évoque cette époque comme celle où son mari s’est montré le plus soutenant : en acceptant notamment de ne pas la juger, elle qui refusait de toucher sa fille par crainte de s’y attacher et de vivre une nouvelle perte. Le jeu s’installe avec de nouvelles fonctions. Et puis, il y a 5 ans, alors que le jeu l’empêche déjà de prendre des vacances et l’oblige à jongleries financières, elle s’engage dans un nouveau poste et se retrouve affectée en prison. Changement mal vécu d’autant que la directrice du centre de détention avec laquelle la relation est d’emblée difficile porte le même nom que son père. devant l’adversité, Madame J. s’applique à décoder le comportement des autres pour s’adapter et se faire aimer. Plus tard dans la prise en charge, Madame J. pourra dire que ce qui l’a sans doute le plus mis à mal dans cette rencontre, c’est l’homonymie qui l’a renvoyée moins à son père qu’à sa mère, avec laquelle les relations ont toujours été douloureuses. A partir de cette période, et pour faire face à l’intensification de l’activité de jeu, Madame J. a recours à des emprunts à la consommation, puis se met à ne plus payer régulièrement le loyer. Elle se rend dans l’un des points de vente de jeux situés entre son travail et sa maison. Un de ses endroits tristes et glauques qu’elle n’aime pas mais dans lequel elle a l’impression de se fondre et disparaître. Là, elle s’adonne aux cartes à gratter. Ces moments de jeu sont très automatisés, elle s’y sent comme dans un état second. Les sensations alternent régulièrement et artificiellement produisant une sorte de bercement, de balancement… jusqu’au réveil douloureux : la réalité de la perte l’expulse de sa bulle sans ménagement. La reprise de la vie quotidienne s’organise alors avec la contrainte de cacher à son entourage le jeu et ses conséquences. Personne ne sait, ni ses amis, ni ses collègues et encore moins les membres de sa famille. Un entourage au minimum borgne, voire atteint de cécité en ce qui concerne son mari. Un an avant que les conséquences de l’addiction ne soient découvertes, des huissiers se présentent au domicile familial. Ils sont reçus par le mari de madame J. qui ne prend pas la mesure des menaces proférées ce jour là et s’en remet totalement au discours de sa femme. Durant cette dernière année, l’activité de jeu augmentera de manière importante ; en l’absence de réaction de son entourage et de son mari particulièrement, Madame J.se sent encore plus seule et perd de plus en plus le contrôle. La seconde visite des huissiers met un coup d’arrêt au processus : la famille est sommée de quitter le logement lors d’une audience durant laquelle Monsieur J. charge sa femme en clamant son manque d’information et de prise en charge des affaires administratives du foyer. Le maintien dans le logement sans bail leur est finalement accordé. Ils sont désormais expulsables à tout moment. Devant cette menace, Madame J. cesse de jouer. Elle prend contact avec notre centre 6 mois après que la situation ait éclatée au grand jour. Bien qu’abstinente, deux raisons motivent sa demande. La première est qu’elle ne comprend pas ce qui s’est passé. La seconde est qu’elle se sent de plus en plus tenter de reprendre son activité de jeu. Elle explique son envie de jouer notamment par l’ambiance au foyer : son mari est très en colère et instaure un climat d’hostilité. Il se sent trahi par les activités de jeu de sa femme qui ont mis en péril leur maison et n’arrive pas à gérer la situation : il tourne en rond et lui reproche tout. Deux ans après que l’activité de jeu ait été découverte, il quitte le foyer. Son départ est un soulagement pour Madame J. qui perçoit de plus en plus sa situation de portage et la supporte de moins en moins. Elle énonce alors l’idée que le jeu a eu comme fonction de la maintenir loin des questions de couple : trop occupée à jouer et dissimuler son activité. Elle raconte avoir fait de sa voiture en panne un lieu de stockage secret des courriers de ses créditeurs. Elle évoquera aussi que ce sont les conséquences de cette activité de jeu qui participent à la remise en question de l’équilibre familial allant jusqu’à la séparation du couple conjugal.

3. En devenant un objet de recherche mathématiques sur le hasard et les probabilités, le jeu renseigne sur le rapport particulier de l’homme au risque.

Ce qui fait passer d’un usage récréatif du jeu à la compulsion semble lier à la forme de culte idolâtre que peut prendre le jeu : jouer à se faire peur. Cette fonction du jeu se retrouve dans le discours des joueurs problématiques lorsqu’ils décrivent le fameux frisson, sensation douce amère, dose d’adrénaline, le moment de tous les possibles. Marc Valleur parle alors de la fonction “mantique” du jeu. “Celle-ci, cette fonction “mantique” du jeu, est présente dans la convocation du hasard et c’est ce qui explique que le hasard du joueur ne peut pas être celui du mathématicien”. Quand bien même le joueur est mathématicien… Un joueur de kéno, un père de famille d’une cinquantaine d’années et mathématicien, est venu consulté à Marmottan parce que pour la troisième année consécutive, il était en difficulté financière en lien avec le jeu. Il expliquait être tout à fait conscient que ses paris avaient statistiquement peu de probabilités de se réaliser. Bien conscient de se savoir, cela ne lui empêchait pas de continuer à miser sur cette infime chance de gagner. La fonction “mantique” du jeu à pour conséquence ce vécu à chaud/ à froid du joueur décrit dans l’approche cognitiviste.

La fonction mantique renvoie à l’art de la divination, aux oracles. En jouant, le sujet s’offre en quelque sorte la possibilité de deviner son destin : “être joueur” revêt un statut particulier, être dans l’espoir… statut auquel tout à chacun peut accéder le temps du jeu et moyennant finance. “Si par le hasard le jeu renvoie ainsi aux oracles et aux augures, l’argent, renvoie en tant que mise et enjeu aux ordalies, aux anciennes formes de jugement de dieu” (Valleur, P21). La mise du pari représente symboliquement le joueur. Rappelons que dans les ordalies originelles la mort du sujet constitue la preuve de sa culpabilité. Dans le jeu c’est l’argent qui médiatise le risque, risque nécessaire à l’échauffement et au plaisir du joueur.

Ainsi les liens du jeu au sacré se manifestent comme recherche de sens tant dans l’aspect mantique oraculaire, divinatoire que dans l’aspect ordalique de mise en risque du sujet dans un jugement de dieu.

Pour Madame J., l’engagement dans cette pratique de jeu excessif aura permis de questionner ses relations et en premier, le lien à sa mère. Lorsque Madame J. lui demande une aide financière au moment où la situation éclate au grand jour, elle rapproche cette interpellation d’un appel à l’amour inconditionnel propre aux relations mère/enfant. Un message resté sans réponse mais une épreuve du lien qui lui permet de sortir de sa position de soumission. Après avoir pu exprimer ses difficultés à être avec cette mère qu’elle n’appelle que par son prénom, elle a pu s’en éloigner. Lors d’une rencontre récente, la mère de Madame J. a donné de l’argent à sa fille pour l’aider à solder ses dettes et simultanément a pu déclarer qu’elle n’était pas sa mère.

La relation conjugale est aussi questionnée. D’un point de vue familial, Madame J. raconte avoir été effrayée par la famille de son futur mari et notamment par leur capacité à “gratter de l’argent”. En jouant de l’argent, le couple était dans l’impossibilité de soutenir financièrement cette famille et ainsi de maintenir une distance suffisante pour ne plus subir l’effroi.

Dans la relation amoureuse le jeu intensif a permis d’une part, le maintien de la relation alors que Madame J. prenait peu à peu conscience de la dynamique de son couple et de l’insécurité que générait l’instabilité de son mari. En jouant, elle s’octroyait des espoirs courts de changer son monde qui avaient pour conséquence que rien ne bouge. D’autre part, la révélation de la problématique addictive déclenche une incompréhension agressive de son mari à laquelle elle ne s’attendait pas. Madame J. interprète cette colère comme une absence de soutien, révélant une relation unilatérale, sans reconnaissance ce qui l’amène à désirer la séparation.

En conclusion

Dans cette situation clinique, la recherche de sens domine particulièrement : Madame J. interroge son destin, ses relations, par l’épreuve du jeu addictif. Cette réflexion à propos du sens du comportement apparaît pour cette situation inévitable et productive car elle permet à Madame J., une remise en perspective de son existence et ainsi de reprendre en main son chemin. Néanmoins une telle analyse ne doit pas contribuer à figer l’individu dans une posture de victime.

Cette approche existentielle de la conduite problématique des joueurs de jeux de hasard et d’argent contribue dans la prise en charge à augmenter la compréhension de ce phénomène et de fait l’empathie avec ce public qui ne la suscite guère. L’approche de sens est un élément fondamental pour soutenir un espace de soin dans le temps auprès de ces patients.